Entretien avec Simpson Sanhill : « Un outsider qui renverse un favori, c’est mon grand frisson »

 Au sein de son équipe de basket entre cousins, il porte le numéro 5 en hommage à Baron Davis. Simpson Sanhill, musicien bisontin exilé à Montréal depuis un an et demi, est un grand fan de basket. Sans décalage horaire, il n’a plus besoin de se lever en pleine nuit pour suivre la NBA alors il s’enfile des matchs comme des dragibus. Cet été, il sortira le deuxième opus de son projet Oblique, qui s’intitulera Marche Moderne. Entre la conception de ce prochain album et plusieurs sessions studio avec d’autres artistes locaux, il nous a accordé de son temps pour papoter sur sa vision de la NBA actuelle, sa conception du sport et ses idoles.
 
Dans tes projets perso, est ce que le sport est présent ? Est-ce qu’il y a des références à des joueurs, des équipes ?
 
Oui complètement, le basketball particulièrement ! Dans A Ballad Thru Obliquity, le premier album-concept de mon projet Oblique, il y a deux grosses références dont je me souviens : le playground mythique de la ville s’appelle Baron Square (un des morceaux portent ce nom), hommage direct à Baron Davis ; la salle de l’équipe de la ville s’appelle le Pistol Palace, hommage direct à Pete Maravich. Il y a aussi une série de clins d’œil aux Kuz, l’équipe qu’on a fondé dans la famille.
 
Tu es un fin suiveur du basket mais est-ce que tu as l’occasion de pratiquer ?
 
Moins qu’avant mais ça fait toujours partie de ma vie. J’ai fait 3 années en club seulement quand j’étais plus jeune, mais j’ai surtout joué dehors, sur les playgrounds. Là on y a passé des milliers d’heures ! Une grosse partie dans notre campagne avec les cousins et quelques amis, on était pas mal les seuls.
 
L’amour de la barbe, ça a un lien avec Harden ?
 
Non mais ça fait partie des détails qui l’entretiennent. Mon père et mes oncles étaient des beaux barbus de la campagne, ça a été ça le premier amour de la barbe. Ensuite, quelques musiciens, puis Baron Davis s’est mis à la laisser pousser, ils se sont mis à l’appeler The Beard, avant qu’Harden pousse l’affaire plus loin. Et les performances aussi ! En Europe ces dernières années, mes prefs c’est Miroslav Raduljica et Luigi Datome, encore des barbus ! Ils ont pas tenu le coup en NBA mais c’est des supers joueurs, et je suis en train de me demander si effectivement je les choisi pas en fonction de leurs poils de face.
 
    
Avant d’analyser la saison NBA avec toi, parlons un peu de tes goûts. Quels sont les joueurs, qui te font ou qui t’ont fait vibrer ?
 
Dans l’histoire pour aller vite, ceux que j’ai pas beaucoup ou pas du tout vu jouer en direct : Pete Maravich, Michael Jordan évidemment même si ses 2 dernières saisons avec Washington, c’est plus tombé dans mon époque mais c’est moins marquant. Hakeem Olajuwon, le pivot le plus virtuose de l’histoire. Ensuite je dirais Penny Hardaway, une des plus grosses déceptions de l’histoire pour cause de blessures. Scottie Pippen, le joueur complet par excellence. Il a probablement terminé une saison en étant leader de son équipe aux points, rebonds, passes, contres et interceptions (ndlr : sur la saison 94-95, Pippen est leader des Bulls dans ces cinq catégories, avant le retour de Jordan en toute fin d’exercice). Un monstre trop souvent considéré comme le simple lieutenant de Jordan ! Je l’ai aimé chez les Bulls bien sûr mais aussi pour son passage chez les Blazers début 2000, une belle équipe assassinée par Big Shot Bob Horry et les Lakers. Rasheed Wallace aussi, il était avec Scottie à Portland, et ensuite avec les Pistons fantastiques et champions de 2004. Chris Webber, partout où il a joué mais évidemment je pense aux Kings qui auraient dû renverser les Lakers de Shaq. Ils étaient incroyables avec Bibby, Stojak, Divac, Christie, Turkoglu… Baron Davis, peut-être ma plus grosse idole, dommage qu’il ait passé la moitié de sa vie blessé… le premier tour des playoffs 2007, où Davis et les Warriors sortent les Mavs de Nowitzki qui étaient premiers et visaient le titre, ça reste un de mes plus beaux souvenirs. Zach Randolph, pour le gros caractère de cochon et les moves d’attaque old school inarrêtables. Les Grizzlies au top, ça a été proche de pouvoir jouer le titre. Le Grit and Grind avec Conley, Allen et Gasol j’adorais mais c’était pas flashy. Harden donc, aujourd’hui. Et puis pour pas trop m’étendre, je finis avec Boris Diaw, son état d’esprit, ses moves uniques, son sens collectif, peut-être le joueur le plus collectif de l’histoire de la NBA, et son implication dans l’équipe nationale.
 
Tu as parlé de James Harden. Je me suis un peu renseigné et on m’a dit que t’étais un puriste, adepte du jeu collectif prônant le partage et l’élégance. Harden est à l’opposé de ces critères là. Comment tu expliques ce paradoxe ?
 
Oui c’est un peu paradoxal, mais ça se contrôle pas toujours… il est exaspérant mais j’aime sa gestuelle, sa chorégraphie. Puis le côté obstiné de l’attaque. Moi on me surnommait parfois le trou noir sur le terrain, une fois que tu me donnes la balle… Et j’étais réputé pour être mauvais en défense. Tu comprends ! Mais le basket que je préfère, collectivement, c’est soit celui des Pistons 2004, soit celui des Spurs 2014. Les finales 2014, c’est le plus beau basket que j’ai vu, à tous les niveaux. La fluidité offensive, le mouvement des joueurs et du ballon, les actions finissaient presque toujours avec un shoot ouvert, ou au moins en bon rythme. Et défensivement c’était sérieux ! Popovich est un génie et il avait les joueurs parfaits pour son système : Duncan, Parker, Ginobili, leurs skills historiques et leur expérience, plus Kahwi Leonard et Danny Green, que je trouve sous-estimé, plus des mecs comme Spiltter et Mills qui remplissaient leur rôle parfaitement. Et Boris Diaw bien sûr, le magicien là au milieu, la plaque tournante. Pour moi il était proche de mériter d’être MVP des finals ! Chris Bosh l’a dit, le Heat ne savait pas comment faire face à Babac.
 
Est-ce qu’il y a une équipe qui ne fait pas d’étincelles cette saison, dont on entend peu parler, mais qui fait vibrer ton petit coeur ?
 
Vibrer mon petit cœur, je sais pas, mais je trouve que Brooklyn et Sacramento font fort, personne ne les voyait là en début de saison. Ils ont des effectifs qui font pas rêver a priori, mais une bonne cohésion et des jeunes qui vont devenir importants. Fox, je le trouve impressionnant pour l’instant. Je ne l’ai pas encore assez vu joué, mais ils me font bonne impression ces Kings. Être à l’équilibre dans une conférence aussi dense, c’est beau ! Et puis Brooklyn aussi, s’ils vont en playoffs c’est une grosse surprise, et ils y sont pour l’instant.
 
Qu’est ce qui te fait lever de ton canapé ? Une belle passe, un contre par derrière, une ambiance folle…
 
Un peu tout ça mais je dirais surtout : un outsider qui renverse le favori. Ça c’est mon grand frisson ! Évidemment ça crée des money time incroyables, parce que contre les plus grosses écuries, même 15 points d’avance dans le dernier quart, ça ne garantit pas la victoire ! Encore une fois le Warriors vs. Mavs de 2007 est mon meilleur exemple. Mais un autre, c’est le parcours de Orlando en 2009 jusqu’aux finales. ll fallait battre le Big 4 des Celtics champions en titre, il fallait battre LeBron… son shoot au buzzer dans cette série là, j’ai fait une chute de tension ! Hedo Turkoglu venait de donner 2 points d’avance au Magic, je croyais le match en poche. On regardait ça en direct avec mon frangin et un cousin, et ce shoot au milieu de la nuit c’était incroyable… J’étais mal, je supportais Orlando à fond mais les émotions, c’était fou !
Et sans les détails, on les connait trop bien, la demi-finale de l’Euro 2013 face à l’Espagne… La remontée folle, les prolongations, Tony P. ! Battre l’Espagne chez elle c’était la plus belle revanche ! Bon ils nous l’ont rendu 2 ans après, j’étais dans la salle…

« J’ai la nostalgie de l’époque où les meilleurs restaient dans l’équipe qui les a drafté »

 
Sur cette saison, tu penses que les Warriors sont intouchables ?
 
Intouchables, non, déjà parce qu’aucun match n’est gagné à l’avance, il faut mettre les paniers, empêcher les autres d’en faire autant. Sur un match, les autres grosses équipes ont de vraies chances, elles les connaissent bien maintenant. Sur une série c’est plus dur déjà. Moi je les vois aller au bout encore cette année même si c’est pas mon souhait le plus cher. Il peut y avoir des blessures aussi. La plus grande inconnue, c’était l’intégration de Cousins, et ça a l’air de bien marcher pour l’instant.
 
D’ailleurs, j’aimerais avoir ton point de vue sur ces Warriors. L’accumulation de superstars, c’est pas trop ton truc ?
 
Non je déteste ça ! J’ai la nostalgie de l’époque où les meilleurs restaient dans l’équipe qui les a drafté : Jordan aux Bulls, Robinson au Spurs, Olajuwon aux Rockets, Stockton et Malone au Jazz etc… Mais cet état d’esprit est parti avec les 90’s on dirait… Malgré tout, dans les 15 dernières années, à part les Celtics en 2008 et le doublé du Heat, les tentatives de superteams ont pas vraiment marché. Les Spurs, c’était pas ça, les Lakers non plus, sauf ceux de 2004 et ils ont perdu contre les Pistons que personne n’attendait là. Et les Warriors, c’était pas ça non plus, le trio Curry-Thompson-Green, c’est leur draft. Ils avaient ajouté intelligemment Iguodala, Bogut, Livingston, et ils sont devenus l’une des meilleures équipes de l’histoire. Après Durant arrive, un joueur du top 3, le scoreur le plus facile de la décennie ; puis Cousins, l’un des intérieurs les plus dominants… Ça n’a jamais été mon équipe, mais c’était une équipe parfaite avant Durant. Le mercenaire, l’année d’avant, il perd en finale de conférence en 7 matchs contre Golden State. OKC était un pouce en dessous. J’espérais de lui qu’il revienne avec Westbrook et leur histoire amour-haine pour renverser la vapeur. Mais là, les finales sont à sens unique, les Rockets sont passés à rien de les faire tomber l’année passée, mais à part ça, c’est plat. Et Durant rafle des titres, il est double MVP des finales, mais on pense à Curry quand on pense à Golden State. Curry et son alliance avec Klay et Draymond. En tout cas c’est à ça que je pense moi ! Comme je l’ai dit au moment du transfert, dans le monde de Durant, Pat Ewing a 5 titres !
 
Si on fait abstraction du déséquilibre provoqué par l’ajout de multiples all-stars, niveau basket, tu penses quoi de cette équipe ? 
 
Une des équipes les plus parfaites de l’histoire probablement comme je disais. Collectivement c’est du haut niveau, des 2 côtés du terrain, combiné à des gars qui individuellement, Curry en tête, sont capables de choses uniques. Curry, c’est le joueur des années 2010 pour moi. Parce qu’il représente le mieux l’évolution du basket à ce moment de l’histoire. Un joueur plus calme et un peu plus lisse que le profil type des années 90, à l’image de la ligue. Un joueur plus profondément collectif dans l’état d’esprit que certains arrières superstars des années 2000. Et le maître absolu du shoot à 3pts, dans un contexte où le shoot à 3pts est devenu absolument central. C’est drôle parce que pour la NBA que je connais bien, depuis 1990 disons, si je devais retenir un seul joueur par décennie selon ces critères, je prendrais probablement Jordan, Iverson et Curry. Quelque part, Kobe, LeBron, Shaq, Duncan et d’autres qui ont peut-être plus dominé (pas plus que Jordan quand même), ne représentent pas autant le basket de leur époque que ces 3 là.
 
Quand tu vois le fond de jeu d’équipes comme Brooklyn, Memphis ou les Spurs, est-ce que tu te dis que la NBA, ce n’est pas que du shoot à 3 points et qu’une alternative est possible ? 
 
J’espère en tout cas ! Le 3 points, c’est obligatoire aujourd’hui, mais je pense que certaines équipes peuvent redevenir des tops sans que ce soit leur discours principal sur le terrain. Il faudrait peut-être que la ligue libère un peu plus les défenseurs, histoire que les attaquants se fassent malmener et soient poussés à trouver d’autres solutions. Parce que non seulement les gars shootent à 10 mètres, mais si tu les effleurent, c’est 3 lancers… et j’adore Harden, mais cet aspect là nuit au spectacle de la NBA.
 
Selon toi, quelle équipe a le plus de raison d’être inquiète quant à son avenir ? Par exemple, les Suns ont certainement un futur plus excitant que les Grizzlies même s’il y a plus de qualité aujourd’hui à Memphis.  
 
Memphis en fait partie, c’est certain. Ils sont vraiment en bout de cycle, et ça a été long pour eux de réussir à compter dans cette ligue. Ils pourraient repartir de loin très bientôt… À l’ouest sinon, tout le monde a quelque chose devant lui. Bon New-Orleans on va en savoir plus bientôt, ça pourrait sentir mauvais aussi…
Le fond de la conférence Est, c’est plus critique : Cleveland, New York, Chicago, ça risque de prendre du temps.

« Le sport au sens large devrait être une place parfaite pour les luttes égalitaires » 

Outre la NBA, y’a t’il des sports que tu suis particulièrement ? 
 
J’adore le sport en général ! Mon domaine, c’est quand même les sports de balle. Je ne prends plus beaucoup le temps de les suivre, mais j’aime les grosses compétitions de foot, de hand. Le tennis j’adore et j’y ai beaucoup joué mais ça m’emmerde un peu à regarder maintenant. Je suis un peu plus le hockey puisque j’habite au Québec en ce moment.
 
En dehors du basket, si tu devais retenir 5 sportifs qui t’ont marqué, tu choisirais qui ?
 
Grace Zaadi et Mika Guigou ! Je suis pas un spécialiste de hand mais eux je les adore. Il me font vibrer avec l’équipe de France. Pat Rafter, le dernier apôtre du service-volée, ma philosophie du tennis. Et je dirais M’Bappé et Kanté, pour l’impression qu’ils me donnent de pouvoir améliorer le sport professionnel de l’intérieur, dans sa dimension politique, économique et sociale. Le foot étant le sport le plus populaire au monde, j’aimerais bien voir ces gars là interroger les habitudes tragiques de ces milieux.
 
Finissons avec un peu de philo. On m’a dit que tu étais calé sur le sujet. Le 13 juin dernier, en ouvrant son JT sur la Coupe du Monde de foot, Anne Sophie Lapix a dit « On va pouvoir voir des millionnaires courir après un ballon ».  Pour toi, le sport, c’est quoi ?
 
Pas seulement une histoire de millionnaires qui courent après un ballon, ça c’est sûr. Déjà une bonne partie des sports demeurent amateurs, ce n’est clairement pas l’argent que brassent certains qui définit complètement ce que c’est. Ce serait trop long d’aller profondément dans le sujet mais concernant le foot, puisqu’elle parlait de ça Anne-So : les gens dans les campagnes allaient déjà voir jouer leur équipe, et la soutenir à mort, bien avant le phénomène qu’on connait aujourd’hui sur les grandes scènes. Ça n’a rien à voir. sauf que le haut-niveau, dans les disciplines populaires, attirent beaucoup d’argent. Et quand il y a beaucoup d’argent, les problèmes et les scandales suivent. Zidane, millionnaire ou pas, il est magique avec un ballon. Le sport en tant que tel s’arrête là. On aime voir jouer Zidane, jouer avec Zidane ou contre Zidane parce qu’il est puissant sportivement. Maintenant la réalité économique et sociale qui l’accompagne est très problématique, et l’empêche quelque part d’être ce qu’il devrait être, une affaire de passion, de plaisir, d’intégration, d’équité. Ce qui est génial dans un jeu, c’est que les participants acceptent ensemble les règles. Mais les règles que les mafias comme la FIFA imposent à d’autres niveaux, comme toutes les grandes entreprises à profit, démolissent en grande partie la beauté qu’il y a dans le sport initialement. C’est vrai pour la NBA aussi. Le Monde Diplomatique a sorti l’année passée une enquête sociologique sur la NBA, et on voit que plus le temps passe, plus l’accès à cette ligue se ferme pour les plus modestes, rapport à des critères parfois physiques, en lien avec la malnutrition par exemple. C’est juste un exemple parmi beaucoup d’autres, c’est fou ! Le sport au sens large devrait être une place parfaite pour les luttes égalitaires, pourtant il y a encore beaucoup de racisme, beaucoup d’homophobie, etc… et le sport pro devrait être la vitrine de ces valeurs en progrès, or c’est souvent l’inverse, et ça rejaillit négativement sur l’essence du sport.

En concubinage sportif avec Dwyane Wade. Fervent défenseur du beau jeu et de la dernière passe, celle qui "fait la diff'".

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *